Le rapport remis par Bernard Chevassus-au-Louis, inspecteur général de l’agriculture, à Jean-Louis Borloo fin avril, fournit un cadre d’analyse pour prendre en compte la valeur économique de la biodiversité. Cette réflexion, conduite par un groupe de travail pluridisciplinaire du Centre d'analyse stratégique, s’inscrit dans le prolongement des déclarations du Président de la République qui indiquait, lors des conclusions du Grenelle de l’environnement, « que toutes les décisions publiques devront être arbitrées dans le futur en intégrant leur coût pour la biodiversité ». Riche et complexe, ce rapport de 350 pages fournit un panorama de la littérature existante sur les concepts et les indicateurs biologiques de la biodiversité, ses enjeux socio-économiques, son approche juridique, son évaluation socio-économique.
L’importance de la biodiversité. Pour plus d’un milliard d’individus, le poisson, ressource menacée par la surexploitation, est la principale source de protéines ; la disparition des abeilles ou celle d’autres pollinisateurs sauvages aurait des conséquences notoires sur les productions agricoles et la valeur de service apportée par ces pollinisateurs a été fixée à 150 milliards d’euros ; près de la moitié des médicaments synthétiques sont des dérivés de sources naturelles. Ces trois exemples, issus du rapport, illustrent l’importance que revêt la biodiversité pour la vie humaine et la nécessité de lui conférer une valeur pour pouvoir, à terme, la prendre en compte dans des décisions publiques. Selon les auteurs, la France, dotée d’une biodiversité exceptionnelle puisqu’elle détient, avec ses collectivités d’outre-mer, plus du 1/3 des espèces recensées au niveau mondial, est confrontée comme le reste du monde à une destruction de ce patrimoine, liée à cinq facteurs : la destruction et la dégradation des habitats ; la pollution ; les espèces envahissantes ; les changements climatiques et la surexploitation des ressources biologiques sauvages.
Que veut-on mesurer ? A la suite des travaux conduits dans le Millénium Ecosystem Assessment (MEA) [1], de 20021 à 2005, le groupe de travail a centré sa réflexion sur la prise en compte de la valeur de la biodiversité ordinaire et des services rendus par les écosystèmes. Cette approche considère que la biodiversité, par le biais des écosystèmes auxquels elle participe, fournit un ensemble de biens et de services indispensables à la vie humaine. Sont ainsi distingués trois catégories de services : les services de prélèvement tels la nourriture, l’eau douce, le bois ; ceux dits de régulation (stockage de carbone, filtration de l’eau, maladies) et des services culturels qui sont des bénéfices immatériels liés aux écosystèmes comme la beauté, l’héritage culturel ou les croyances religieuses. L’importance de ces différents services peut être mesurée via divers indicateurs: quantités de biens issus des écosystèmes, débit des rivières, rôle des écosystème dans la fixation ou le relargage de CO2, mesures de fréquentation humaine des écosystèmes (tourisme, chasse, sports de nature…), etc. Un chapitre entier du rapport est consacré à la fixation de valeurs de références pour les écosystèmes français et aux difficultés de cet exercice. Il se réfère notamment aux travaux conduits pour fixer la valeur du CO2 et montre, en comparaison, les problèmes spécifiques posés par la biodiversité : absence d’un indicateur unique simple comme « la tonne carbone », spécificités des situations locales limitant la comparaison, etc. Cependant, le groupe s’est attaché à analyser la valeur de quelques écosystèmes nationaux comme les forêts tempérées, les prairies ou encore les zones humides pour lesquels des données sont disponibles. Le cas le plus détaillé, celui de la forêt, nous apprend ainsi que la valeur de référence d’un hectare de bois par an s’élève à environ 970 euros, un prix minimum, qui se décomposerait en 90 euros pour le prélèvement du bois (service de prélèvement), 530 euros pour la fixation et le largage de carbone (services de régulation) et environ 200 euros pour les promenades en forêt. Pour les auteurs, ces différents valeurs varient assez fortement ( de 500 2000 euros) selon le mode gestion de la forêt, son accessibilité, la densité de population, etc. Pour les membres du groupe, le fait de fixer un prix à la biodiversité ne signifie qu’il serait possible de compenser sa perte et de définir ainsi un « droit à la destruction » mais vise à doter les décideurs d’éléments leur permettant de faire des choix en matière d’infrastructures mais également d’aides publiques, notamment agricoles.
Des travaux complémentaires. Le rapport souligne la nécessité de disposer de données et d’indicateurs relatifs à la biodiversité à différentes échelles spatiales et sur l’ensemble du territoire et de conduire des recherches complémentaires. Il recommande d’identifier ou de créer une structure à même de définir les méthodes de référence pour l’évaluation des différents services écosystémiques. Enfin, il considère « comme nécessaire de préciser, en termes d’indicateurs et d’échelle territoriale, l’objectif national de stopper l’érosion de la biodiversité d’ici à 2010 » et de définir les lieux et les processus de décisions qui permettront d’estimer pour un aménagement les valeurs de référence à prendre en compte.
Armelle Laperriere
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L’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (EM) est née en 2000 à la demande du Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan. Instaurée en 2001, elle a pour objectif d’évaluer les conséquences des changements écosystémiques sur le bien-être humain; elle doit également établir la base scientifique pour mettre en œuvre les actions nécessaires à l’amélioration de la conservation et de l’utilisation durable de ces systèmes, ainsi que de leur contribution au bien-être humain. Plus de 1 360 experts du monde entier ont participé à ce projet. Leurs conclusions, réunies en cinq volumes techniques et six rapports de synthèse, présentent une évaluation scientifique ultramoderne de la condition et des tendances des écosystèmes dans le monde et de leurs fonctions (comme l’eau potable, la nourriture, les produits forestiers, la protection contre les crues et les ressources naturelles), ainsi que les possibilités de restaurer, de conserver ou d’améliorer l’utilisation durable des écosystèmes.